Jean–Louis Fournel, professore allāUniversitĆ Paris 8 e all’Ecole Normale SupĆ©rieure des Lettres et sciences humaines di Lione, uno dei massimi studiosi contemporanei dellāopera di Niccolò Machiavelli, ha recensito sulle pagine dellāimportante periodico BibliothĆØque d’Humanisme et Renaissance, che riportiamo, una delle più importanti pubblicazione di questa Casa editrice: Bibliografia delle edizioni di Niccolò Machiavelli: 1506-1914, Piero Innocenti et Marielise Rossi di cui sono pubblicati tre volumi (Link ai volumi); il quarto ed ultimo vedrĆ la luce nel prossimo autunno.
Le 500ĆØme anniversaire de la rĆ©daction du Prince de Machiavel a donnĆ© lieu Ć une sĆ©rie dāinitiatives scientifiques importantes depuis 2014. Comme dāhabitude dans ce type de circonstances, de nombreux colloques scientifiques se sont succĆ©dĆ©s, dont les actes sont publiĆ©s rĆ©guliĆØrement depuis 2015 en Italie mais aussi aux Etats-Unis et au Royaume Uni : on peut renvoyer par exemple Ć Machiavelli Cinquecento : mezzo millenio del Principe (Mimesis, 2015), The Radical Machiavelli. Politics, Philosophy and Language (Brill, 2016) ou Machiavelli on Liberty and Conflict (University of Chicago Press, 2017).
Mais deux rĆ©alisations dĆ©passent cette pratique acadĆ©mique balisĆ©e. La premiĆØre est la publication en 2014 par lāĆ©diteur Treccani dāune monumentale Enciclopedia machiavelliana en trois volumes, dirigĆ©e par Gennaro Sasso et Giorgio Inglese. La seconde est justement cette Bibliografia delle edizioni di Niccolò Machiavelli, dans la mesure où y est mis Ć la disposition des chercheurs un extraordinaire instrument de travail dont il est Ć souhaiter quāil trouve vite sa place dans toutes les bonnes bibliothĆØques.
Cette publication advient un peu plus dāun siĆØcle aprĆØs le travail pionnier de Adolf Gerbert (Niccolò Machiavelli.Die Handschriften, Ausgaben und Ćbersetzungen seiner Werke. Gotha, Druck von F. A. Perthes, 1912) et quarante ans aprĆØs une premiĆØre Bibliografia machiavelliana prĆ©parĆ©e par Sergio Bertelli et, dĆ©jĆ , Piero Innocenti (Verona, Valdonega 1979, pp. CCLXXII-433). Piero Innocenti, avec le concours cette fois de Marielisa Rossi, a donc remis lāouvrage sur le mĆ©tier pour un projet dāune tout autre envergure puisquāil comprend quatre volumes de plus de 500 pages, chacun Ć©tant assorti en outre dāun CD comprenant la liste des sources utilisĆ©es, de prĆ©cieux index des noms et des Ā« choses notables Ā» ainsi quāune abondante documentation photographique. La premiĆØre rĆ©action face Ć ce travail monumental est lāadmiration, une admiration empreinte de surprise tant il ne va pas de soi aujourdāhui de confier Ć une Ć©dition papier un tel programme de travail, malgrĆ© ce que lāon sait sur lāimportance reconnue dāune conservation sur papier dans lāĆ©tat actuel de nos connaissances et des matĆ©riaux Ć notre disposition (la complĆ©mentaritĆ© affichĆ©e entre le papier et les nouveaux media ne pourrait-elle pas dāailleurs sāinscrire dans la durĆ©e avec la crĆ©ation dāun site dĆ©diĆ© Ć©volutif ?). La seconde rĆ©action est, paradoxalement, celle dāun constat dāĆ©vidence : un tel travail sāimposait non pour satisfaire quelque penchant pour lāaccumulation de donnĆ©es Ć©rudites, non dans une seule perspective de bibliographie matĆ©rielle (quoique celle-ci ait beaucoup Ć tirer de ce travail rigoureux), mais parce que le sujet le requĆ©rait.
En effet, il nāest probablement aucun auteur dans lāhistoire de la Renaissance en gĆ©nĆ©ral et mĆŖme dans lāhistoire moderne tout court qui ait bĆ©nĆ©ficiĆ© sur une aussi longue durĆ©e dāune telle accumulation de lectures, traductions, Ć©ditions, sans compter les plagiats, rƩƩcritures ou autres manipulations plus ou moins explicites, et ce dans toute lāEurope jusquāau XXe siĆØcle (et au-delĆ depuis lors). Seuls lui sont comparables en lāoccurrence les sources antiques majeures, comme Platon, Aristote ou, Ć un degrĆ© moindre, CicĆ©ron. Dans ces conditions, une Ā« bibliographie machiavĆ©lienne Ā» est constitutive dāun objet qui dĆ©passe la banque de donnĆ©es (et donc nāest pas seulement un de ces outils ā trĆØs utiles pour les chercheurs – qui se sont accumulĆ©s depuis vingt ans avec le dĆ©veloppement des instruments numĆ©riques) : autant quāun recueil dāinformations, une telle bibliographie peut ouvrir Ć des Ć©lĆ©ments dāanalyse et dāinterprĆ©tation permettant de revenir encore une fois sur un dĆ©bat dont Benedetto Croce disait en 1949 quāil ne serait (peut-ĆŖtre) jamais clos. En outre, ce qui est heureux, le travail colossal dirigĆ© par Innocenti et Rossi, a laissĆ© un espace de choix Ć la bibliographie des traductions et au retour, grĆ¢ce Ć une sĆ©rie dāessais critiques confiĆ©s aux meilleurs spĆ©cialistes, sur plusieurs aspects de la diffusion continentale des textes de Machiavel (la vingtaine dāinterventions monographiques proposĆ©s par autant de collaborateurs, sont non seulement denses et bien informĆ©es, mais elles proposent le plus souvent une analyse critique de lāobjet Ć©tudiĆ©). La logique qui sāaffirme est ainsi clairement europĆ©enne (ce qui rend au passage lāouvrage prĆ©cieux pour les Ć©tudes dāhistoire de la traduction). Enfin, la division en quatre volumes permet de poser dans la matĆ©rialitĆ© de lāĆ©dition une scansion chronologique qui dans le cas prĆ©sent se justifie pleinement puisque les lectures de Machiavel peuvent ĆŖtre organisĆ©es en moments distincts (mĆŖme si assigner les passages Ć une annĆ©e prĆ©cise reste plus discutable et mĆŖme si le choix des dates de 1605 ou de 1700 nāest pas immĆ©diatement lisibleā¦). Le dĆ©but du XVIIe siĆØcle est marquĆ© par les effets de la mise en place de la culture nĆ©o-tridentine dans lāEurope catholique, par la fin des guerres civiles de religion en France, mais aussi par un nouveau cycle de publications machiavĆ©liennes et pĆ©ri-machiavĆ©liennes plus au nord ; le dĆ©but du XVIIIe siĆØcle engage le tournant du dĆ©clin de lāanti-machiavĆ©lisme classique et le dĆ©but du XIXe siĆØcle doit ĆŖtre Ć©tudiĆ© Ć la lumiĆØre dāune rĆ©habilitation explicite de Machiavel comme penseur et comme Ć©crivain, dans le cadre de la tradition nĆ©o-rĆ©publicaine franƧaise puis du Risorgimento italien. Chacun de ces moments a sa spĆ©cificitĆ© et ses effets hermĆ©neutiques, dans la mesure où la pensĆ©e machiavĆ©lienne a pour premiĆØre caractĆ©ristique une forme dāactualitĆ© permanente ; et cāest bien dāailleurs ce qui rend plus complexe et plus riche le travail critique sur Machiavel, ce quāon pourrait appeler en plagiant Claude Lefort le Ā« travail de lāÅuvre Ā», car il convient Ć la fois de tirer tout ce que lāon peut de cette prĆ©sence toujours recommencĆ©e des textes du SecrĆ©taire florentin mais aussi de ne pas polluer lāinterprĆ©tation desdits textes avec les usages qui ont pu en ĆŖtre faits a posteriori, au risque de lāanachronisme ou de la tĆ©lĆ©ologie. La chronologie adoptĆ©e est quasiment la mĆŖme que pour lāĆ©dition de 1979 puisque lāouvrage va de la premiĆØre Ć©dition dāun texte machiavĆ©lien, celui du Decennale primo, en fĆ©vrier-mars 1506, et court jusquāĆ la premiĆØre guerre mondiale, tournant dĆ©finitif marquant le passage dans un autre monde (et – pourrait-on dire – dans une autre dimension de cette pensĆ©e de la Ā« force Ā» Ć laquelle on a souvent ramenĆ© lāexĆ©gĆØse machiavĆ©lienne). A ce propos, on remarquera aussi quāaller au-delĆ de la premiĆØre guerre mondiale aurait conduit presque automatiquement Ć dĆ©passer les frontiĆØres du Ā« vieux continent Ā» et Ć prendre en compte notamment le Machiavel Ā« amĆ©ricain Ā», trĆØs important au XXe siĆØcle (et cāest lĆ sans doute une autre raison possible du choix de ce terminus ad quem).
Pour ce qui est du traitement des donnĆ©es, il a Ć©tĆ© notablement approfondi, par rapport Ć lāouvrage de 1978, ce qui justifie parfaitement la revendication de la part des responsables de ne pas proposer aux lecteurs une simple rƩƩdition Ā« augmentĆ©e Ā» du livre publiĆ© en 1979. Un Ć©lĆ©ment crucial dans cette perspective fut le montage dāun programme de travail avec l’Herzog August Bibliothek deWolfenbüttel (Machiavelli in Wolfenbüttel, 2011-2013), ce qui nāa pas Ć©tĆ© pour rien dans le dĆ©veloppement de lāespace accordĆ© aux Ć©ditions Ć©manant de lāespace germanique et des terres dāEmpire (y compris au travers de lāapprofondissement de lāenquĆŖte systĆ©matique dans la plupart des plus grandes bibliothĆØques historiques allemandes Gotha, Erfurt, Berlinā¦). De ce fait, le nombre dāĆ©ditions prĆ©sentĆ©es est beaucoup plus important que dans le travail de 1978 puisque, Ć la fin du troisiĆØme tome, on en est dĆ©jĆ Ć 1885 volumes (Ć comparer Ć ce que le travail, dĆ©jĆ remarquable, de 1979 proposait avec 597 volumes traitĆ©s dans la mĆŖme chronologie). En outre, le traitement de chaque volume est beaucoup plus dĆ©veloppĆ© et systĆ©matique, dĆ©crivant par le menu toutes les caractĆ©ristiques de lāĆ©dition (y compris, quand cāest possible, ce qui relĆØve de sa conservation : reliures, marginalia manuscrites, passages de propriĆ©tĆ©, bibliothĆØques où elle se trouve, colophon et frontispice, Ć©numĆ©ration des piĆØces liminaires et des paratextes, liste des bibliothĆØques où des exemplaires existent etc. Enfin, et surtout (et cāest bien ce qui fait la diffĆ©rence de nature avec la bibliografia de 1978) Ć cĆ“tĆ© des Ć©ditions des textes de Machiavel proprement dit (dans les parties intitulĆ©es Ā« Malclavellana stricto sensu Ā») cette publication accorde une trĆØs large place aux Ć©ditions qui ne concernent pas les Åuvres de Machiavel mais qui dialoguent avec celles-ci, ce qui donne lieu dans les deux premiers volumes aux parties intitulĆ©es Ā« Epimalclavellana, Perimalclavellana, Antimalclavellana (Metamalclavellana quaedam quoque) Ā» (vol. I : p. 251-461 ; vol. II : p. 315-578 ā dont p. 562-578 une liste de Ā« monita Ā» secrets pseudo-jĆ©suites dāorigine polonaise puis diffusĆ©s dans toute lāEurope). Dans le vol. III, en revanche, les rĆ©fĆ©rences strictement machiavĆ©liennes et les Ć©dition para-machiavĆ©liennes sont mĆ©langĆ©es avec simplement trois appendices singuliĆØres : la premiĆØre – p. 291-316 – sur lāExamen du Prince ou Anti-Machiavel souvent publiĆ© anonyme et attribuĆ© Ć FrĆ©dĆ©ric II et/ou Ć Voltaire, la deuxiĆØme – p. 317-336 – sur la nouvelle Belfagor et la troisiĆØme – p. 337-377 ā sur Ā« BelphĆ©gor et La Mandragore in La Fontaine Ā»). Qui plus est, ces textes Ā« para-machiavĆ©lien Ā» ne sont dāailleurs pas accumulĆ©s pĆŖle-mĆŖle selon la seule chronologie des Ć©ditions (ce qui rendrait lāensemble assez illisible) : leur prĆ©sentation est organisĆ©e selon un classement par petits blocs homogĆØnes, en distinguant les cas et en intĆ©grant, pour chaque Ā« sĆ©rie Ā», les traductions repĆ©rables dans dāautres langues et pays europĆ©ens, et chacun est dotĆ© dāune mise en contexte prĆ©cise.
Ce choix est dāautant plus pertinent – et fĆ©cond – que les Åuvres de Machiavel reprĆ©sentent dans lāhistoire de la culture moderne le cas le plus manifeste de diffusion dāune pensĆ©e par des voies indirectes ou dissimulĆ©es, ou par des textes apocryphes, anonymes, dĆ©tournĆ©s dans la mesure où, aprĆØs la mise Ć lāIndex de son opera omnia en 1559, il Ć©tait difficile de publier ses textes en Italie et en Espagne (mĆŖme si on compte quelques Ć©ditions) et difficile de le faire ouvertement dans dāautres pays catholiques (mĆŖme si les Ć©ditions franƧaises sont loin dāĆŖtre rares) tandis que dans lāEurope protestante, lāanti-machiavĆ©lisme pouvait aussi parfois compliquer la diffusion de la pensĆ©e du Florentin (mĆŖme si le nombre de ses Ć©ditions en Suisse et en Allemagne est notable au XVIIe siĆØcle). Mais il reste important de ne pas enfermer le raisonnement dans les logiques de la censure ou dāune dissimulation proto-nicodĆ©mite systĆ©matique. Dāabord, ces textes pĆ©riphĆ©riques relĆØvent parfois de stratĆ©gies sophistiquĆ©es pour continuer Ć mettre en rĆ©cit la pensĆ©e de Machiavel de faƧon assez explicite. Ensuite, mĆŖme si cela paraĆ®t paradoxal, la connaissance de Machiavel, et pas seulement de sa rĆ©futation, passait aussi Ć lāoccasion par la lecture dāouvrages qui feignaient de ne pas le citer ou qui, symĆ©triquement, le citaient explicitement et abondamment pour le condamner sans nuance et dĆ©monter son argumentation (exemplaire est Ć cet Ć©gard le cas du traitĆ© dāInnocent Gentillet – GenĆØve, 1576 – restĆ© dans lāhistoire sous le titre dāAnti-Machiavel, prĆØs de 170 ans avant celui de FrĆ©dĆ©ric II/Voltaire). De la sorte Ć©merge peu Ć peu un continent Ć©ditorial dont les diffĆ©rentes composantes construisent une Ć©bauche de cartographie Ć©volutive, suivant une vision Ć©clatĆ©e des formes variĆ©es de diffusion et de rĆ©ception de cette pensĆ©e, dessinant ainsi la continuitĆ© sur quatre siĆØcles de la vie europĆ©enne des mots de Machiavel.
Jean-Louis Fournel (Paris)

